Robert Paturel : Boxe de rue et Self-défense

L’ami Alban Cambe a réalisé cet interview de Robert Paturel qu’il a gentiment cédé à Protegor (merci !), je vous livre leurs échanges ci-dessous.

Vous pouvez aussi retrouver un autre interview de Robert Paturel en vidéo sur la chaîne Youtube Protegor.

Robert Paturel, fondateur de la Boxe De Rue

Protegor : Pourquoi la boxe de rue ? Surtout venant d’une personne qui a pratiqué la boxe française ?

Robert Paturel : Je me suis toujours intéressé à la partie « self-défense ». Je suis issu d’un quartier un peu difficile et à l’école, les choses étaient un peu compliquées. Mes frères faisaient de la boxe anglaise mais leur club a fermé quand j’ai voulu m’y inscrire. Dans le centre de Nanterre, il y avait un club de boxe française, ça représentait une demi-heure à pied pour y aller mais j’étais vraiment motivé ! Tellement motivé que j’ai fait mon premier combat après trois mois de salle et à l’époque, ce n’étaient pas des assauts mais du vrai combat. Je suis tombé sur un type de 30 ans, plus expérimenté que moi, j’ai passé mon temps à courir sur le ring mais j’ai surtout réussi à rester debout donc ils m’ont déclaré vainqueur même si, pour moi, ce n’était pas un combat gagné. C’était une première expérience.
Je me suis ensuite toujours intéressé à l’aspect défense car en boxe française on ne travaille pas au couteau ni avec des armes. J’ai commencé à travailler à la cane bien sûr, au bâton, puis à regarder du côté des arts martiaux avec l’époque Bruce Lee, et je suis rentré dans la police.
Les techniques de police sont issues d’un peu toutes les disciplines, notamment le jujitsu et l’on aborde toutes les techniques de menottage, contrainte, immobilisation, soumission.
En parallèle, j’enseignais la self-défense dans mon club de boxe une fois par semaine pour ceux qui ne se destinaient pas à la compétition et recherchaient juste un moyen de se défendre.
Avec mon copain Éric Quequet qui enseignait la savate-défense à la fédération de boxe française, on a beaucoup échangé puis il a fondé l’académie des arts de combat (ADAC). Lui, il avait la défense de rue, moi j’avais la boxe de rue et désormais il y a également ce que l’on appelle les armes de rue c’est-à-dire les armes par destination (une casquette, un parapluie, un sac…). Tout ce qui est improvisé.

Justement, imaginons que je sois un pratiquant de self-défense bien élevé avec un casier vierge mais que, pour me rassurer, j’emporte avec moi une lacrymo, un guardian-angel ou une petite matraque télescopique. Qu’en penses-tu sur le plan législatif et sur le plan pratique ?

Une chose est sûre, dans la moitié des cas d’agression à l’arme blanche qui se font sur Paris, il s’agit d’un gars qui a couteau sur soi « au cas où ». Pour une place de parking, il prend une baffe, il sort le couteau, il plante le mec. Ou alors c’est le petit jeune qui est emmerdé à l’école, il en a marre, il prend un couteau et le premier qui l’emmerde il le poignarde. On peut vite basculer du côté obscur à partir du moment où l’on porte une arme sur soi. Avoir un couteau quand on se retrouve en face d’un couteau, ça peut être intéressant mais le problème c’est que sous stress, les personnes vont escalader trop vite et planter tout de suite.
La lacry c’est moins-grave mais souvent les femmes mettent ça dans leur sac alors qu’il y a déjà un vrai foutoir, elle ont du mal à la sortir et, avec le stress, s’en foutent plein les doigts. Ensuite, elles vont gazer puis le type recule et du coup elles avancent pour gazer une deuxième fois et elles se retrouvent dans le premier nuage… Cependant ça peut être intéressant pour couvrir une fuite, même en voiture, ce serait plutôt l’usage que j’en ferais.
En ce qui concerne le bâton, j’ai travaillé en discothèque et l’on avait un nerf-de-bœuf. On n’a jamais eu le temps d’aller le chercher ! Quand ça partait, ça partait. On n’y pensait même pas en fait. C’est pour ça que l’idéal ça reste les deux mains et les deux pieds qu’on a toujours sur soi ainsi qu’un cerveau qui fonctionne.

Tu as parlé de self-défense mais considères-tu que le sport de combat ou l’art martial rejoint désormais la boxe de rue ?

Je ne sais pas si on peut parler d’art martial. La philosophie de la boxe de rue est la légitime défense, on essaie de ne pas trop sortir du cadre. Par exemple, je parle souvent de la garde d’apaisement. Quand on voit une vidéo où le type est dans cette posture, qu’il recule face à l’agresseur, disons qu’il prépare la suite. Si procès il y a, on pourra dire :
« Vous voyez, il a reculé, il a tout fait pour apaiser. »
Dans ce sens là, je pourrais dire que ça s’apparente au sens noble des arts martiaux, on n’utilise pas la force pour rien. Quand on dit « boxe de rue » on imagine tout de suite « gauche-droite » mais on apprend déjà aux gens à ne pas se retrouver dans une situation où ils doivent en venir aux mains.

Il y a donc tout un travail de prévention avant l’agression. On recherche la désescalade, la négociation et, in fine, si nécessaire, le combat.

Fracasser la mâchoire d’un mec parfois ça marchera et parfois ça ne marchera pas. La priorité, c’est de rentrer vivant chez toi. Donc il faut savoir mettre son égo dans sa poche et ne laisser personne derrière. Ça peut être une épouse, un enfant ou même porter secours à un passant ce qui ne signifie pas forcer aller au charbon, il suffit parfois de téléphoner à la police et de faire son devoir d’honnête citoyen.

Comme tu le disais, tu apprends aux gens à se défendre dans la rue mais il y a aussi une partie de l’enseignement qui consiste à identifier les menaces de la rue.

Exactement, ça consiste par exemple à s’habituer sur une agression à prendre des repères sur la personne avec le système d’Éric « CACHÉ Où » ( CACHÉ = Couleur, âge approximatif, corpulence, habillement, équipements. Où = direction de fuite). On travaille aussi beaucoup sur ce que l’on appelle la soumission active, notamment pour une chaîne de magasins de jouets qui se font braquer tous les ans à Noël. Les directeurs de ces enseignes sont un peu « baba-cool » et ne veulent pas être formés à la self-défense, ce qui ne sert de toutes façons à rien quand on se fait braquer. Ce qu’ils veulent, c’est que les gens soient moins traumatisés après un hold-up. On travaille donc sur le comportement dès que les mecs rentrent :
« On va vous donner l’argent, ne vous inquiétez pas. Ne faites pas de mal à mes employés ou mes clients… »
Mais pendant ce temps, on se branche en mode « combat » dans la tête parce qu’on va essayer de relever tout ce qu’on peut sur les personnes qui sont en train de braquer : physionomie, comment ils s’appellent entre eux, l’accent qu’ils ont… À partir du moment où l’on est réceptif à ces informations, on rouvre la case « réflexion » qui a été fermée suite à un coup de stress. On va emmagasiner des informations qu’il faudra restituer par la suite. À partir du moment où on n’est plus dans l’émotion mais qu’on enregistre des informations, on a l’impression d’avoir contribué à la résolution de l’affaire, de ne pas seulement avoir subi l’agression mais d’avoir eu un rôle actif dans la résolution. Et ça, ça permet par la suite, de limiter le traumatisme de la situation.

L’enseignement que tu dispenses permet également de différencier les profils d’agresseur ou de prédateur ?

De par le comportement en effet mais on travaille aussi sa propre posture pour ne pas prêter le flanc à une agression : une femme qui va marcher à petits pas, tête et jambes recourbées, pas trop sûre d’elle sont déjà des signes de faiblesse qui vont attirer les prédateurs. Et pour les mecs, c’est pareil ! Pourquoi est-ce que ce sont toujours les mêmes genres de types qui se font emmerder à l’école, dans la rue et toute la vie ? Ça peut se changer mais c’est très très dur pour certains. Je prends souvent l’exemple d’un copain qui est prof de karaté :
Il est au cinéma avec sa femme, derrière lui, il y a des jeunes qui font du bruit, qui foutent des coups de pieds dans les banquettes, il leur demande de se calmer, s’énerve, il hurle, ça ne marche pas, il change de place avec sa femme. Mais il n’est pas tranquille, il n’arrête pas de se retourner et à la sortie du cinéma, les jeunes sont là et comme il le dit, c’est sa femme qui gère la crise. Il a eu la trouille. Malgré le fait qu’il soit un très bon karatéka, il n’a jamais été capable de dominer une telle situation, il est rattrapé par ses peurs à chaque fois. Il s’est énervé par peur de ne pas se faire respecter, il aurait sûrement mieux fait de négocier gentiment… À partir du moment où tu te lèves en gueulant, il faut assumer derrière physiquement.
On ne sait jamais qui on a en face, on a souvent un petit bonhomme sur l’épaule droite qui dit « Vas-y défonce-les » et l’autre sur l’épaule gauche qui te souffle plutôt « Arrête, casse-toi. ». Chose qu’ont moins les femmes. La meilleure solution, le plus souvent, c’est de se barrer.

Se former à la self-défense, on le fait pour soi certes, mais est-ce que ce n’est pas aussi important de le faire pour les autres ?

Je dis toujours qu’on apprend à nager pour ne pas voir son gosse ou sa femme se noyer. Mes propos sont un peu primaires mais la première mission d’un mec ou d’une nana, c’est de pouvoir défendre sa famille. Si tu ne peux pas défendre ta famille, n’en fonde pas une ! Si tu n’es pas capable de défendre une femme, ne te met pas en couple.
Je demande souvent aux femmes qui font les stages avec moi :
« Sur un type qui vous prend à bras-le-corps, êtes-vous capable de lui planter le doigt dans l’œil jusqu’à la garde ? »
Elles font toutes la grimace et je leur dis que c’est regrettable car tout ce que je vais pouvoir leur enseigner ne servira à rien. Par contre quand je demande :
« Et si le type est en train de s’occuper d’un de tes gosses ? »
La réponse c’est :
« Je lui crève les deux yeux ! »
Et là il faut se poser la question, pourquoi elle ne peux pas le faire pour elle ? Depuis des siècles on fait croire aux femmes que c’est leur mec qui va les défendre mais il ne sera pas forcément là ou n’aura pas les couilles qui vont avec… Les seules femmes que je connaisse qui se sont sorties de situations pourries sont celles qui se sont défendues bec et ongles. C’est l’image du joli petit chaton de 500 grammes que tu prends dans les mains, il te mord, il te griffe et tu finis par le lâcher !
Ensuite, je considère qu’il faut beaucoup plus de courage pour une femme seule qui élève ses quatre gosses alors que le type s’est barré plutôt que pour aller se battre au coin de la rue. Les femmes, au niveau du courage, elles n’ont rien à nous envier.

Tout ces principes sont donc désormais enseignés à l’ADAC qui compte de nombreux clubs en France mais on y trouve aussi des formations aux premiers secours.

C’est un plan très important comme on a pu le voir avec les attentats à Paris, être capable de porter secours et de sauver la vie de quelqu’un est d’une importance capitale. L’enseignement de l’Académie des Arts de Combat est donc vraiment complet et d’autres disciplines sont de plus en plus intéressées par le discours que l’on tient. J’anime beaucoup de stages dans les clubs de Krav Maga et ils rejoignent souvent cette philosophie de gérer l’amont et l’aval de l’agression.

Que répondre aux gens qui pensent que pratiquer la self-défense est réservé aux personnes violentes ?

Il faut leur expliquer que le policier arrivera un peu tard. Il faut leur expliquer que la self ce sont aussi tout un tas de choses à mettre en place pour éviter d’envenimer une situation : ne pas se pavaner avec un portable à 800€, gérer la négociation même pour une fille, quand un mec lance « T’es bonne », tu peux peux dire merci, un sourire mais tu continues ta route sans t’embarquer dans une embrouille qui ne servira à rien. On a vu l’agression filmée d’une fille en terrasse : le type l’aborde une première fois, elle l’envoie chier alors il se barre mais quelques instants après, il renvient et lui en colle une plutôt sévère. L’idéal aurait peut-être été de négocier, d’éviter d’envenimer et le gars ne serait pas revenu.

N’as-tu pas l’impression que, de nos jours, celui qui aura cherché à se défendre sera parfois plus embêté sur le plan juridique que la personne ayant déclenché la situation ?

Encore une fois, tout dépend de la façon dont a été gérée l’agression en amont : Qu’est-ce que je dis ? Est-ce que je recule ? Est-ce que je mets mes mains en apaisement ? Est-ce qu’il y a des témoins ? Est-ce qu’ils filment ? S’il n’y a pas le choix, il faut aller au front. Ensuite, tout expliquer à la police, la vérité, toujours la même histoire sans rien occulter. Tout décrire pour avoir la conscience tranquille. Cependant, je dis toujours qu’il vaut mieux être jugé par douze que porté par six.

Cette soif d’enseigner la self-défense, est-ce un moyen de faire le lien entre ta vie au Raid et ta vie civile ?

Au départ, c’était juste par plaisir. Je suis très occupé entre le bricolage et les chevaux à la maison mais je ne me voyais pas rien faire à la retraite. Une petite formation par-ci par-là et à chaque stage, les gars veulent que je revienne et il y a toujours d’autres clubs qui veulent de nouvelles formations. À l’étranger aussi, notamment en Chine en lien avec les arts-martiaux. J’ai toujours été un électron libre en tant que formateur chez l’ADAC et hors-ADAC, je ne rends de compte à personne.

En dehors de toutes ces activités, tu as eu l’occasion d’écrire quelques livres.

J’ai écris 6 livres en tout, je ne sais pas où j’ai trouvé le temps. Pour le sujet qui nous préoccupe, le livre « Boxe de rue : tome 1 » a été écrit avec Éric Quequet, c’est une approche complète sur l’observation, le comportement, la posture avec intervention d’un médecin, d’un avocat, d’un OPJ… Le tome 2 est plus focalisé sur la survie (notamment attaque au couteau) avec intervention de David Manise notamment.
« Le guide du kid » est destiné aux enfants et ados à partir de 10 ans. L’idée m’est venue en voyant un cours de « kid training » en Savoie par des moniteurs de l’ADAC : on forme des gamins au harcèlement scolaire, à la législation, comment porter secours à un copain agressé, tout ça sous forme ludique. Avec Pascal Bitot-Panelli, on s’est partagé le boulot. Ce livre est destiné aux gosses mais il faut que les parents le lise avant pour en discuter avec l’enfant. On y parle aussi bien de la pédophilie que de la radicalisation.

Un livre à recommander ou un conseil à dispenser à quelqu’un qui veut débuter la self-défense ?

Le livre d’Éric Quequet sur la savate-défense est vraiment super. Ensuite je conseille à tous mes élèves d’aller voir ailleurs : des gens de toutes les disciplines pour pouvoir ensuite faire un choix éclairé. C’est important de ne pas rester cantonné à une seule pratique.
Ensuite, pour apprendre, j’enverrais les gens à l’ADAC bien sûr. Mais, des clubs ADAC, il n’y en a pas partout, du coup j’envoie les gens aussi vers le Krav Maga car ça a le mérite d’être simpliste ! Des gestes simples faciles à assimiler. Et sinon, une bonne boxe anglaise.
En revanche, rien ne remplace les formations en négociation et en analyse. Mais il y aussi l’expérience… Apprendre à identifier des comportements… Ce que j’appelle le « code de la rue », le leader qu’on identifie tout de suite, les autres qui parlent pas, cet espèce d’instinct animal qui se réveille en nous, on ne l’apprend que par nous-même avec l’expérience malheureusement…

Un dernier mot ?

Oui ! Que les gens n’écoutent pas ces journalistes de bas-étage qui disent que je suis d’extrême-droite. J’ai toujours été trop libre pour appartenir à un quelconque groupuscule obscur ou un parti politique. Mais dès que j’ai un micro sous le nez, je dis des choses qui ne plaisent pas à certaines personnes bien-pensantes des milieux parisiens… C’est dommage car j’ai des idées vraiment de gauche que j’aimerais faire partager pour favoriser l’accès au sport et à la nature.

Pour retrouver Robert Paturel :
Son site officiel : robertpaturel.com
Ses publications : https://amzn.to/2LCincG

Autres ressources citées dans l’article :
Le site de l’ADAC : adacfrance.com/fr
Le livre d’Éric Quequet : https://amzn.to/3cJQPhf