Serrurerie forensique, comprendre les cambriolages sans effraction

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D’après le dernier rapport de l’Insee sur la sécurité des ménages, le nombre de cas de cambriolage sans effraction a augmenté. Après une baisse de la tendance entre 2009 et 2011, les chiffres repartent à la hausse, avec 315 000 cas déclarés en 2015, soit une augmentation de 12% dans les deux années précédant le rapport. Et ce n’est qu’un début…

Le « Cambriolage sans effraction » en chiffres

Pour bien comprendre la réalité du terme « cambriolages sans effraction » tel que défini par le rapport, examinons en détail les chiffres . Sur les 315 000 estimés en 2015 :

– L’intrus est passé par une issue non verrouillée : 55% des cas
– Le vol a eu lieu dans les parties commune/jardin/dépendances : 31%
– Le vol a eu lieu par la ruse (faux agent EDF, etc) : 10%
– Le vol a eu lieu dans le logement sans savoir comment : 4%

Si l’on exclut du calcul les vols par ruse, et les vols extérieurs au logement, le nombre de cas en 2015 de réels « cambriolages sans effraction » au sens commun de terme peut être estimé à 185 850 cas. Alors que 93% de ces cas sont liés à une négligence, 7% de ces cambriolages n’ont pas de cause connue (soit par extrapolation environ 12 600 cas en 2015). A ce chiffre peut probablement s’ajouter les victimes qui, étant certaines d’avoir verrouillé leur porte retrouvée ouverte, ont fini par se convaincre qu’elles ne l’avaient pas fermée…

En ce qui concerne donc l’intrusion réelle à l’intérieur du logement, et si l’on exclut les cas de négligence manifeste, deux hypothèses sont à envisager.

D’une part, une mauvaise gestion des clés peut être en cause :

– Perte ou vol des clés à une date antérieure et n’ayant pas entraîné le remplacement immédiat du cylindre
– Perte ou vol de la carte de propriété pouvant servir à commander un double au fabriquant
– Copie frauduleuse par un tiers ayant eu accès au jeu de clés

J’exclus la copie par moulage ou impression 3D à partir d’une photographie, et autres techniques davantage liées au monde de l’espionnage industriel qu’à celui du cambriolage de particuliers. D’autre part, le mécanisme de fermeture a pu réellement être déjoué par un intrus. On parlera alors de méthode d’ouverture non-destructive, ou d’ouverture « fine » : crochetage, utilisation de clé à percussion, bypass de certains modèles de cylindres, ou encore impression. Dans l’ensemble, 85% des victimes ne déclarent pas ce type de sinistre à l’assurance puisqu’elles n’attendent aucun remboursement.

Quelle probabilité d’être cambriolé par une ouverture non-destructive ?

L’ouverture non-destructive est en moyenne plus silencieuse que l’effraction, et les cambrioleurs peuvent donc s’y intéresser pour cette raison. Malheureusement pour eux, la plupart d’entre elles demandent un long apprentissage et beaucoup d’entrainement pour être réellement efficaces. Elles nécessitent par ailleurs généralement plus de temps que des techniques destructives (perçage, casse/arrachage du cylindre, attaque des huisseries), et sont donc plus difficiles à mettre en oeuvre par un intrus. Selon le type de serrure, un matériel spécifique, coûteux, et a priori réservé aux serruriers et force de l’ordre s’avère même nécessaire (ex : les fameux « parapluies » pour serrures à pompes). Enfin certaines techniques comme l’ « impression » relèvent d’avantage du champ de l’espionnage industriel que du cambriolage de particuliers. Pour toutes ces raisons, l’ouverture non-destructive peut donc vous sembler peu probable.

Pour autant, on ne peut pas évaluer les risques sans prendre en compte la typologie des intrus potentiels. J’en distingue, en théorie, deux sortes : les premiers adaptent leur cible à leurs moyens ; les seconds adapent leurs moyens à la cible qu’ils ont choisi ! En résumé, une grande majorité d’opportunistes préféreront l’effraction facile, ne nécessitant ni outillage sophistiqué, ni long apprentissage technique, et leur butin sera souvent plus maigre. Les seconds, une minorité de chevronnés, se donneront le temps et les moyens techniques, car le butin sera au rendez-vous. Tout dépend donc de la catégorie de cible à laquelle vous appartenez (ou à laquelle vous semblez appartenir) !

Le « Bumping » : l’exception à la règle !

En pratique pourtant, il ne tient à peu de chose que les cartes soient redistribuées, car une technique d’ouverture non-destructive fait exception : le « bumping » ou clés à percussion. La technique consiste à utiliser des clés modifiés, puis en frappant sur celle-ci à l’aide d’un marteau souple, de transmettre des ondes de choc au cylindre d’une serrure. Quelques frappes suffisent généralement pour que l’onde de choc positionne correctement et simultanément les différents éléments internes (goupilles), et provoquent l’ouverture.

La méthode est simple, rapide, facilement réalisable, et discrête. Aucune connaissance technique n’est nécessaire, et un rapide entrainement suffit pour un résultat satisfaisant. Pour clore le tout, des clés à percussion peuvent être fabriquées à la main à partir d’une clé fonctionnelle d’un même modèle ; ou être commandées en ligne le plus simplement du monde ! Si seules les serrures à goupilles sont impactées par cette techniques, même certains cylindres de haute sûreté y sont vulnéréables, et donc, celui que vous avez en ce moment même sur votre porte l’est probablement aussi. Ainsi, le bumping est pour moi LA faille majeure des cylindres à goupilles.

Si les frabriquants ont commencé à implémenter quelques parades anti-bumping dans leurs modèles haut de gamme, la technique est promise à un brillant avenir d’ici à ce que la serrure de monsieur tout le monde soit changée par un modèle résistant à cette attaque.

La bonne nouvelle, cependant, est que cette technique, comme bien d’autres, laisse des traces de son passage, qu’une analyse macro et microscopique peut révéler.

Des techniques et des traces

Ces techniques n’existent donc pas que dans les films d’espionnage et peuvent conduire à un cambriolage sans dégradation des ouvrants. Sans trace apparente, l’ouverture ne peut être décelée par l’habitant, les forces de l’ordre… ni par la compagnie d’assurance ! Pour la victime, la difficulté consiste alors à prouver à l’assureur qu’il n’y a pas eu négligence. Au final, il est logique que, dans l’ensemble, seules 15% des victimes déclarent le sinistre à leur assurance.

Il est donc important de savoir (et cet article est là pour ça) que de telles cambriolages laissent malgré tout des traces, si l’on sait où et comment les chercher ! Ce domaine est celui de la serrurerie légale, ou serrurerie d’investigation (de l’anglais « forensic locksmithing« ). Quasi-inexistante en France, cette discipline est pourtant née à la fin des années 70 aux Etats-Unis, dans les locaux de la Police de Chicago, et est largement répandue aujourd’hui outre-atlantique.

Une expertise méthodique d’une serrure compromise peut réféler les traces d’une ouverture « fine », déterminer le mode opératoire utilisé, et même le niveau de compétence de l’intrus. Bien que les entreprises pratiquant ces prestations soient extrêmement rares chez nous, ce type d’expertise peut appuyer la version des faits de la victime face à sa compagnie d’assurance. Il peut également aider l’assureur à détecter une tentative de fraude.

Expertise de serrures : quelques exemples

Voici quelques images réalisées par mes soins à l’aide d’un microscope numérique HD.

Traces clé à percussion sur une goupille

Traces l’impact laissés sur le sommet d’une goupille, caractéristiques de l’utilisation d’une clé à percussion

 

Déformation du cylindre par le bumping

Déformation de la face avant du cylindre, sur le rotor, laissé par l’épaule d’une clé à percussion venant frapper à plusieurs reprises le métal du cylindre

 

Trace de crochetage sur une goupille

Goupille vierge, goupille crochetée avec un « pick gun », goupille crochetée manuellement

 

Traces de crochetage sur un cylindre

Traces de crochetage manuel sur différents éléments d’un cylindre de haute sécurité équipé de goupilles télescopiques

Conclusion & conseils

La grande majorité des cambriolages sans effraction à l’intérieur du logement sont le fait d’une négligence (porte/fenêtre ouverte, perte de clés, …). Une part d’entre elles cependant est imputable à l’utilisation de techniques d’ouverture fine, et le « bumping » constitue une méthode de choix pour un intrus voulant venir à bout d’un grand nombre de cylindres du marché, rapidement, assez discrètement, avec un matériel facile d’accès et d’utilisation. Ce type d’intrusion est donc appelé à se développer. Voici quelques conseils :

– En cas de perte/vol de vos clés ou de la carte de propriété de votre cylindre, remplacez le cylindre immédiatement.
– Ne prêtez pas de clés à un tiers, quand bien même ces seraient non reproductibles hors d’usine (dites clés « brevetées »).
– Optez pour un cylindre résistant au bumping. On peut abandonner les cylindres à goupilles pour des serrures équipées de cylindres à pompes ou serrures à gorges. Le matériel d’ouverture de ces systèmes est onéreux, souvent réservé aux professionnels et nécessite des heures d’entrainement et des connaissances techniques. Cependant, votre porte peut attirer les convoitises de cambrioleurs plus chevronnés (ou de home-jackers). Un cylindre européen à goupilles, très haut de gamme, sera toujours plus « low profile » lorsqu’il équipera une porte blindée imitation bois…
– Enfin, quelque soit le cas de figure, si vous pensez avoir été victime d’une ouverture frauduleuse de votre porte sans trace apparente, une expertise de votre matériel peut corroborer votre version des faits et vous aider à faire valoir vos droits au près de votre compagnie d’assurance.

Un grand merci à Sébastien Roux pour cet article (sebastien.roux(at)hotmail.fr, sebastienroux.over-blog.com)

5 Comments

  1. chris

    2 septembre 2017 at 5:23

    Bjr,
    je pense à une petite question:
    aux US il y a t’il plus de cambriolages de ce type car le risque pour un cambrioleur de se retrouver devant un propriétaire avec « un tube à pruneaux » est carrément fréquent qu’en France

    • Guillaume [admin]

      2 septembre 2017 at 15:52

      Je sais pas, il faudrait trouver les stats si elles existent et s’assurer qu’elles soient bien calculées pareil qu’en France (ie même questions posées, etc.). Déjà c’est compliqué. Et si les chiffres existent et sont techniquement comparables, et qu’il y a une différence sur le volume de vols aux US vs France, il faudra aussi enquêter sur les conditions de plaintes pour vol (est-ce plus simple ou plus compliqué qu’en France). En gros, trop de « si » et trop de paramètres différents pour pouvoir tirer des conclusions sérieuses (allant dans un sens ou dans l’autre).

      Par ailleurs en effet, ce genre d’effraction est l’inverse du Home Jacking, le voleur veut la discrétion donc vérifie que personne n’est dedans. C’est sur les Home Jacking qu’il faudrait comparer, et les écueils statistiques vont être les mêmes.

  2. Xxardius

    2 septembre 2017 at 11:38

    @chris : Bonjour,
    Si je peux me permettre une réponse, je pense que le crocheteur-type se donne les moyens de ne pas tomber sur le propriétaire des lieux.

    Si on veut être discret, un peu de surveillance permet de trouver un moment de grande solitude afin d’entrer « sans trace » et de s’emparer après fouille de biens ciblés ou au moins espérés.

    Concernant l’article, je ne vois pas en quoi le bumping est incroyablement plus simple que d’autres techniques.

    Sur des serrures bas de gamme, le crochetage par raclage, plus un peu de palpage si nécessaire permet de triompher rapidement sans grande compétence.
    Sur du haut de gamme c’est un autre problème effectivement, mais je pense que sur ces serrures-là même le bumping demande une certaine maîtrise.

    Si un expert passe par là, qu’il nous donne son avis.

    Et puis, toutes les techniques de percussion ont pour ennemie la serrure ayant quelques années de service et donc légèrement encrassée, qui ne réagira plus aussi facilement au percussion.

    Là encore si un expert passe par là …

  3. chris

    4 septembre 2017 at 5:12

    Bjr,

    J’ai trouvé une réponse qui met à mal la politique anti-armes des politocards français:

    Trois fois plus de permis d’armes et une baisse de 25 % de la criminalité

    https://fr.irefeurope.org/4539

    • Guillaume [admin]

      4 septembre 2017 at 9:58

      Hello Chris,

      Sans avoir de parti pris sur la politique pro ou anti-armes (et un avis très mesuré sur la question), je crains que cette étude ne met rien à mal du tout 🙂

      Explications :

      1 – le site qui relaye cette info n’est pas un média qui fait du journalisme factuel (ce qui est de plus en plus rare au demeurant), mais un site très partisan tenu par Nicolas Lecaussin qui défend sa vision du monde, et cherche donc des arguments pour appuyer ses dires ; déjà quand ça part comme ça, il y a de quoi douter, mais continuons

      2 – une étude dont les résultats sont résumés en 1 phrase, ça n’existe pas. Pour avoir bosser dans un institut d’études, crois-moi. Des résultats d’études s’accompagnent d’explication sur la méthode employée et de précautions sur comment les chiffres ont été calculés, et surtout les résultats ne se limitent pas à 2 chiffres, il y a plein d’autres choses à regarder (voir plus bas) ; là en temps normal, il faut avoir changé de site et zappé l’info

      3 – bonne chose, la source est citée (sans date exacte de l’étude mais bon, on comprend que c’est 2017 a priori…). Bon alors le CPRC (https://crimeresearch.org/about-us/) n’est pas un institut d’études impartial, mais une organisation tenue par John R. Lott, Jr. qui intervient sur Fox News et a publié toute une série de livres pro-armes (je ne suis pas allé creusé sa bio pour essayer de comprendre son intérêt personnel, au-delà peut être d’une simple conviction). Les études sont souvent commandées par des organisations partisanes (qui cherchent des éléments factuels et vrais pour soutenir leur propos, ce qui est une démarche saine), mais il est bon de savoir d’où émane ce chiffre pour le prendre avec des pincettes

      4 – je reviens sur l’étude en soi et la corrélation faite. On est en plein syllogisme. Prendre 2 faits en parallèle et dire qu’ils sont liés sans lien statistique entre les deux est à la fois une erreur mathématique et une manipulation ancienne et grossière. Admettons que les chiffres soient vrais et bien calculés, on a d’un côté 3 fois plus de détention d’armes et de l’autre côté un quart de crimes en moins sur la même période. Si l’on mesurait que le nombre de français avait été multiplié par 3 sur la période, on pourrait dire que 3 fois plus de français à NY a fait chuté les crimes, lol. On peut dire absolument n’importe quoi, rien ne prouve que les choses sont liées. On pourrait même imaginer que la multiplication par 3 des permis a au contraire augmenté les crimes, mais qu’un autre facteur (par exemple une multiplication du nombre de policiers, ou bien des sanctions de justice plus dures, ou je sais pas…) l’a énormément baissé, et que la somme des effets de ces facteurs arrive à -25% sur les crimes. Hélas, rien ne nous explique ni prouve un lien entre les 2 faits exposés. Ce lien, il peut se trouver avec des analyses plus poussées, mais elles n’ont pas été faites (ou alors leur résultat pas exposé, pourquoi ?)

      5 – au-delà sur syllogisme, comme abordé au point 2 il manque des explications. J’aimerais bien savoir :
      – de quels crimes parle-t-on ? je comprends de meurtres, s’agit-il bien de tous les homicides ? si oui, quel est le détail sur les assassinats vs homicide involontaire ?
      – on est sur des chiffres tous petits, dans les 5 pour 100k, si la méthode de calcul n’est pas hyper rigoureuse (et on n’a aucune info sur ça), une évolution de 1 pour 100k peut tomber dans la marge d’erreur de la méthode
      – et quel a été l’impact sur les vols et les viols ? sur les accidents avec armes à feu ?

      Je rêve d’une étude sérieuse, scientifique, impartiale (et dans les 2 cas, car ce sujet partage tellement les gens de manière radicale) et bien faite sur le sujet pour vraiment comprendre en profondeur les effets de la détention d’armes dans la société. Mais c’est compliqué, car il faudrait idéalement croiser 2 approches :
      – « top-down » : d’une part creuser des cas du passé, d’endroits où les armes ont été introduites mais dans un environnement « iso » où le reste des nombreux paramètres qui influent sur la délinquance (police, justice, pauvreté, etc.)
      – « bottom-up » : d’autre part essayer de modéliser l’effet dissuasion de l’arme à feu, et donc prendre des hypothèses sur des faits qui ne vont pas se réaliser (e.g. un crime qui ne se fait pas car la victime est finalement armée) — pas simple !

      Accessoirement, cela n’a rien à voir avec le sujet de l’article là !

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